Le secret des chasseurs de la Baie de Somme : immersion dans une tradition vivante respectueuse de la biodiversité

Chasse des canards et oies migrateurs en Baie de Somme : immersion dans un patrimoine vivant #

Les espèces de sauvagine emblématiques de la Baie de Somme #

L’extraordinaire diversité ornithologique qui caractérise la Baie de Somme fait de ce site un point de convergence pour des dizaines d’espèces migratrices, issues du nord de l’Europe et de Sibérie. Les effectifs varient fortement selon les années, mais certaines espèces se distinguent par leur abondance et leur intérêt cynégétique. Notons ainsi la présence massive du canard colvert (Anas platyrhynchos), espèce la plus chassée de France, mais aussi du canard siffleur (Mareca Penelope), du canard souchet (Spatula clypeata), et des sarcelless comme la sarcelle d’hiver (Anas crecca).

  • Le canard chipeau (Mareca strepera) et le canard pilet (Anas acuta) figurent parmi les espèces observées chaque automne lors des grands passages migratoires.
  • Plusieurs espèces d’oies fréquentent la baie : l’indémodable oie cendrée (Anser anser), l’oie rieuse (Anser albifrons) et, plus rarement, l’oie des moissons (Anser fabalis).
  • Des limicoles comme la bécassine des marais (Gallinago gallinago) sont recherchés dans les zones de marécages en périphérie de la baie.

Chaque année, la période d’août à janvier attire plusieurs centaines de passionnés, venus profiter de la richesse de ce couloir migratoire européen, considéré comme l’un des plus dynamiques de l’Hexagone. L’Organisation Internationale de la Protection des Oiseaux et la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) surveillent avec attention les recensements réalisés lors des passages postnuptiaux et prénuptiaux, attestant d’un flux migratoire exceptionnel.

La hutte et le gabion : traditions nocturnes entre marais et estuaire #

La chasse à la hutte ou au gabion représente une tradition marquée, spécifique à la Baie de Somme et au nord de la France. La hutte, abri semi-enterré ou posé en bordure d’un plan d’eau, permet au chasseur de rester invisible tout en observant la valse silencieuse des oiseaux sur le miroir des marais. L’installation, minutieusement camouflée, dispose souvent d’un système de couchage et d’équipements adaptés à la nuit, car ces parties s’étendent majoritairement de la tombée du jour au lever du soleil.

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  • Le gabion, terme local pour désigner la hutte artificielle, est généralement équipé d’un réseau de canaux et de points d’eau permettant la pose des appelants vivants ou en plastique, élément clé de la stratégie du chasseur.
  • Les sessions de nuit débutent à la tombée du jour et s’achèvent souvent après l’aube, plongeant les participants dans une atmosphère à la fois paisible et tendue, rythmée par le passage des volées.
  • Sur les 40 hectares de marais entretenus à proximité de Noyelles-sur-Mer, des postes historiques de chasse à la hutte existent depuis plus de 80 ans, comme la fameuse hutte Fuentès, gérée depuis 2022 par la Fédération des chasseurs de la Somme.

Le principe fondamental ici reste identique : seul le gibier posé peut être tiré, depuis les petites lucarnes appelées guignettes, assurant un tir sélectif et sûr. Ce mode de chasse, en symbiose avec la nature nocturne, demande patience, sens aigu de l’observation et respect strict de la réglementation locale.

La passée : l’art de guetter les migrateurs à l’aube et au crépuscule #

La chasse à la passée offre une tout autre expérience, caractéristique des marais ouverts et berges de l’estuaire de la baie. Elle consiste à se poster discrètement, souvent en lisière d’étang ou dans les joncs, à des heures précises : au lever et au coucher du soleil, lorsque canards et oies transitent entre leurs aires de repos et d’alimentation.

  • Le chasseur se doit d’être parfaitement immobile, les vêtements adoptant la tonalité des roselières et la silhouette rompant les lignes avec l’environnement pour éviter tout repérage.
  • La mise en place des appelants, associés à des appeaux spécifiques selon l’espèce, permet de simuler la présence d’oiseaux déjà installés, favorisant l’approche des migrateurs.
  • La passée du matin débute 30 minutes avant le lever du soleil, tandis que la passée du soir se termine jusqu’à 1h30 après le coucher, période propice au gros déplacement de bandes.

La précision du tir et la maîtrise du fusil sont ici des compétences recherchées, car les oiseaux filent vite et restent parfois impassibles à une distance considérable. Nous y trouvons une dimension sportive affirmée, valorisant la connaissance du terrain et une lecture fine des conditions météorologiques, qui affectent directement les flux migratoires.

Gestion durable et organisation de la chasse sur le territoire #

La réglementation cynégétique en Baie de Somme s’articule autour d’une gestion stricte, coordonnée par la Fédération des chasseurs de la Somme, en collaboration avec le Conservatoire du Littoral et l’ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage). L’objectif demeure la préservation de la biodiversité et la transmission d’un patrimoine vivant, conciliant pratiques traditionnelles et conservation des milieux.

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  • Les dates d’ouverture (du 15 août au 31 janvier) s’inscrivent dans le respect des cycles de migration, selon les préconisations de l’ISNEA (Institut Scientifique Nord-Est Atlantique).
  • Le tir au vol est strictement interdit en hutte, favorisant la sélectivité des prélèvements et limitant les blessures inutiles.
  • Des carnets de prélèvement sont imposés afin de recueillir des données précises sur les espèces et les quantités abattues, éléments essentiels pour l’ajustement des quotas.

Grâce à la coopération entre chasseurs et gestionnaires d’espaces protégés, des territoires de chasse emblématiques comme le Marais Fuentès à Noyelles-sur-Mer sont gérés suivant une convention permettant de concilier activité cynégétique et préservation des écosystèmes. Nous y voyons une illustration concrète de la mise en pratique du concept européen de gestion adaptative.

L’importance des chiens de rapport et du matériel adapté #

La récupération des oiseaux abattus, parfois sur de grandes étendues d’eau et dans un froid pénétrant, requiert l’appui de chiens de rapport spécialement sélectionnés. Les races comme le labrador retriever, le golden retriever ou le chien d’arrêt allemand excellent dans ce domaine, conjuguant endurance et flair exceptionnel.

  • Un équipement adapté demeure impératif : bottes imperméables, vêtements thermiques camouflés, jumelles à large ouverture et couchage chaud sont la norme pour une nuit en hutte.
  • Sur les marais profonds et les roselières, la polyvalence du matériel fait la différence : gilets de flottaison, lampes frontales et boîtes à munitions étanches figurent parmi les incontournables.
  • Nous notons l’importance de choisir son fusil et ses cartouches en fonction de la distance et de la taille du gibier, les calibres 12 semi-automatiques étant privilégiés pour leur efficacité.

L’alimentation du chien, surveillée de près par les vétérinaires spécialisés en cynégétique, conditionne la résistance du compagnon à quatre pattes lors des longues sessions de chasse nocturne. Un chien bien entraîné réduit significativement la perte de gibier et améliore la sécurité de l’activité.

Immersion dans l’ambiance et la culture locale des huttes #

Loin de se limiter à l’aspect technique, la chasse aux migrateurs en Baie de Somme véhicule un puissant sentiment d’appartenance et de convivialité. Elle cristallise le lien entre mémoire collective, transmission orale et respect du territoire. Passer une nuit dans une hutte mythique – telles celles de Cayeux-sur-Mer ou de Saint-Valery-sur-Somme – signifie partager bien plus qu’une simple session de tir : il s’agit d’entrer dans un cercle de passionnés où les anecdotes, les astuces et les recettes de gibier forgent l’ambiance nocturne.

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  • La présence des anciens assure la transmission de rituels précis : préparation des appelants, choix du poste, lecture des grandes migrations à la jumelle.
  • Les repas partagés dans la chaleur feutrée de la hutte, autour d’un feu de bois ou d’une soupe réconfortante, rythment l’attente comme les veillées de village d’autrefois.
  • Des événements locaux, tel le Salon de la Chasse et de la Nature d’Abbeville, rassemblent chaque année plusieurs milliers de passionnés venus des Hauts-de-France, confirmant le dynamisme de cette culture vivante.

En s’imprégnant de ce milieu, on saisit toute la force du lien social que la chasse aux gibiers d’eau a su tisser en Baie de Somme. Loin des clichés, la réalité quotidienne témoigne d’une pratique raisonnée, toujours à la croisée entre passion, éthique et engagement pour la sauvegarde du patrimoine naturel régional. Nous ne pouvons que saluer cette capacité à conjuguer tradition et adaptation, dans le respect de la ressource et des générations futures.

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