Une quinzaine d’éleveurs riverains du marais noir de Saint-Coulban, près de Saint-Malo, se sont opposés au printemps 2024 à la fédération des chasseurs d’Ille-et-Vilaine, propriétaire du site. Contrairement à ce que le mot « guerre » laisse imaginer, l’objet du litige n’est pas la pratique de la chasse : c’est le niveau de l’eau dans le marais, et la vanne censée l’évacuer.
Le dossier n’est pas né en mai 2024. « C’est un dossier qui couve depuis longtemps », expliquait alors Eric Delalande, élu de la chambre d’agriculture pour le pays de Saint-Malo, interpellé selon Ouest-France « par un grand nombre d’agriculteurs qui entourent le Marais noir ». Le 22 mai, une délégation d’exploitants était reçue à la sous-préfecture. Cinq jours plus tard, faute d’effet visible sur le terrain, les tracteurs prenaient la quatre-voies depuis Saint-Père-Marc-en-Poulet pour se garer devant le même bâtiment.
Plan de l'article
Les origines du conflit : un marais privé, mais des prairies exploitées #
Le marais noir de Saint-Coulban appartient à la fédération des chasseurs d’Ille-et-Vilaine, qui l’a restauré et le gère. Point capital, et qui contredit l’idée d’un affrontement autour du fusil : la chasse et la pêche y sont interdites, en dehors de quelques battues encadrées destinées à contenir les sangliers. Le désaccord ne portait donc pas sur des jours de chasse ni sur des distances de sécurité, mais sur une vanne.
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Les éleveurs concernés — une quinzaine, principalement des producteurs laitiers — exploitent des prairies situées dans ou en bordure du marais. Fin mai 2024, une partie de ces parcelles était encore sous l’eau. « Là, j’ai 5 hectares qui devraient être pâturables et ne le sont pas », témoignait auprès d’actu.fr Guillaume Mousson, installé à Miniac-Morvan. Impossible, aussi, de faucher pour constituer des réserves de fourrage : il fallait puiser dans les stocks de maïs.
Leur demande était précise : ouvrir en grand la vanne de sortie du marais, située sur la commune de Saint-Guinoux, pour évacuer davantage d’eau. Selon eux, l’opération aurait dû être faite dès le 1er avril, conformément à une convention liant la fédération de chasse, propriétaire, et le syndicat des digues et marais de Dol. La pluviométrie des mois précédents n’expliquait pas tout : « On a vu pire au niveau de la pluviométrie et on ne se retrouvait pas dans cette situation pour autant », relevait Guillaume Mousson.
Impact sur la faune et la flore : ce que défend la fédération #
La fédération des chasseurs d’Ille-et-Vilaine, elle, s’est dite surprise d’être ainsi mise en cause. Par la voix de son directeur Pierre Le Moing, elle a expliqué avoir bien abaissé le vannage au 1er avril, mais avoir convenu avec le syndicat des digues et marais de conserver cette année-là un niveau d’eau minimum, « le but étant de ne pas drainer totalement le marais comme on le faisait jusqu’ici ». Le site est présenté par la fédération comme la plus grande tourbière de Bretagne : asséchée, une tourbière relâche le carbone qu’elle stocke lorsqu’elle fonctionne.
La fédération estimait par ailleurs que les fortes pluies des mois précédents expliquaient une partie du retard pris par le pâturage et la fauche « dans les parties basses du marais », et appelait à tenir compte de l’évolution des connaissances sur le fonctionnement des zones humides. Le pâturage et le fauchage restent, de son propre aveu, indispensables à l’équilibre écologique du site : le débat portait sur le niveau d’eau, pas sur la présence des troupeaux.
Tentatives de médiation et solutions retenues #
La médiation n’a pas pris la forme de « zones tampons » ni de calendriers de chasse : elle s’est jouée autour d’une table à la sous-préfecture, puis sur un ouvrage hydraulique. Voici la chronologie telle qu’elle ressort de la presse locale.
Réactions locales et tensions apaisées #
La discussion du 27 mai a été décrite comme parfois houleuse, mais les éleveurs en sont sortis satisfaits. Yannick Frain, représentant de la FDSEA pour le canton de Dol – Pleine-Fougères, a salué « l’écoute et l’action du sous-préfet ». L’amertume, elle, était réelle : Hervé Martin, installé à Miniac-Morvan depuis 1987 et exploitant 25 hectares de prairies dans le marais, confiait en venir à penser qu’« on veut nous dégoûter d’exploiter ces terres et nous mettre dehors », tout en précisant : « Protéger les oiseaux migrateurs, oui, c’est important. Mais il faut que ce soit géré intelligemment. »
Du côté des gestionnaires de l’eau, l’objectif affiché était d’installer une règle durable plutôt que de rejouer l’arbitrage chaque printemps. Charles Tézé, président du syndicat des Digues et Marais, et Christophe Fambon, maire de Roz-sur-Couesnon et président du syndicat des Bassins côtiers de la région de Dol, plaidaient pour un travail avec les services de l’État afin de construire l’arrêté qui règlementera le niveau d’eau du marais.
Ce que ça change #
Le mot « guerre » ne résiste pas aux faits : en trois jours, le dossier a débouché sur une décision technique et sur l’engagement d’un cadre réglementaire. L’épisode a surtout mis à nu une question appelée à revenir dans toutes les zones humides exploitées : jusqu’où abaisser le niveau d’eau d’une tourbière pour rendre des prairies pâturables, sans détruire ce qui fait la valeur du site ? En 2024, la réponse n’est pas venue d’un débat sur la chasse, mais d’une vanne, d’une convention et, à terme, d’un arrêté.
À lire Prayssas : les chasseurs assurent une régulation attentive de la faune
- Le litige portait sur l’eau, pas sur la chasse — la chasse et la pêche sont interdites sur le marais noir de Saint-Coulban.
- Le propriétaire du site est la fédération des chasseurs d’Ille-et-Vilaine, qui le gère et met 250 hectares à disposition de 21 agriculteurs, gratuitement selon son directeur.
- Une quinzaine d’exploitations, surtout laitières, avaient des prairies encore noyées fin mai 2024.
- Le point de blocage était une vanne : celle de Saint-Guinoux, à ouvrir selon une convention dès le 1er avril.
- Sortie de crise le 27 mai : ouverture du vannage le 28, puis rédaction d’un arrêté préfectoral sur le niveau d’eau.
- Ouest-France, « Un désaccord qui dure entre agriculteurs et chasseurs sur la gestion de ce site près de Saint-Malo », 25 mai 2024
- actu.fr / Le Pays Malouin, Bernadette Ramel, « Que faisaient tous ces tracteurs à Saint-Malo cet après-midi ? », 27 mai 2024 (mis à jour le 28 mai)
- actu.fr, « Dans le pays de Saint-Malo, la réserve naturelle remarquable du marais noir de Saint-Coulban », 28 mars 2021

