L’accident de chasse en bande dessinée : une tragédie illustrée ?

Sur un site qui parle de battues et de sécurité, le mot accident de chasse renvoie d’ordinaire à un drame réel, à un angle de tir mal maîtrisé, à un arrêté préfectoral. Ici, il désigne autre chose : le titre d’un roman graphique américain traduit en français, où un « accident de chasse » n’est que le mensonge par lequel un père explique sa cécité à son fils. L’œuvre s’appelle L’Accident de chasse, elle est signée David L. Carlson au scénario et Landis Blair au dessin, et elle a reçu en 2021 le Fauve d’or du festival d’Angoulême, c’est-à-dire le prix du meilleur album de l’année.

La réponse courte
Non, ce livre ne raconte pas un accident de chasse. Il raconte l’inverse : un homme qui a fait passer pour un accident de chasse une blessure reçue au cours d’un braquage, et le jour où son fils apprend la vérité. C’est un récit de prison, de littérature et de secret de famille — pas un document sur la sécurité à la chasse.
Sonatine éditions, août 2020 · env. 472 p. · ISBN 978-2-355-84781-3

L’héritage de la tragédie dans « L’Accident de chasse » #

La trame se déroule à Chicago, en 1959, dans le résumé que l’éditeur français publie lui-même en quatrième de couverture. Un adolescent vient de perdre sa mère et doit emménager chez son père, aveugle. Pour l’enfant, l’histoire est limpide : son père a perdu la vue à la suite d’un accident de chasse, comme il le lui a toujours raconté. Le jour où un policier sonne à leur porte, le père choisit de révéler la part immergée de son passé, et la véritable raison de sa cécité : un vol à main armée qu’il a commis des années plus tôt.

Le roman graphique ne se contente pas de narrer les faits ; il travaille la culpabilité, le mensonge protecteur et la possibilité d’une rédemption. La révélation retourne la perception que le fils avait de son père, et l’oblige à reconsidérer ce qu’il croyait être son propre héritage. C’est cette bascule, et non le fait divers qui la précède, qui constitue le sujet du livre.

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Le secret, un poids insupportable

Le poids du secret familial est le fil conducteur de l’œuvre. Le père fait face à un dilemme qui n’a pas de bonne issue : continuer à mentir pour épargner son fils, ou dire la vérité et lui transmettre sa culpabilité avec. Landis Blair traduit ce dilemme par le dessin plutôt que par le commentaire. Ses planches sont essentiellement en noir et blanc — la notice de l’édition originale signale quelques passages en couleur — et construites sur un hachurage dense qui donne aux visages et aux décors leur texture.

  • Les traits anguleux des visages portent la tension des personnages.
  • Les aplats d’ombre servent de matière au récit plutôt que de décor.
  • Les espaces vides installent l’isolement des deux personnages.

Autrement dit, L’Accident de chasse pose une question qui déborde largement son intrigue : la vérité vaut-elle toujours mieux que l’ignorance, quand elle se paie d’une vie entière de reconstruction ? Le livre ne tranche pas, et c’est ce refus de conclure qui lui a valu l’essentiel des éloges critiques.

Pourquoi cet article parle d’un livre
27BCA couvre la chasse, la pêche, l’équipement, la cuisine du gibier et les récits de nature. Une bande dessinée n’est pas au cœur de ce périmètre, et nous le disons : ce texte est une notice de lecture, pas un article de sécurité. Les informations sur la prévention des accidents réunies plus bas relèvent, elles, du cadre français, qui n’a rien à voir avec celui du livre.

La dimension historique et sociale de la chasse #

Le livre se passe aux États-Unis, à une époque où la chasse tenait lieu de rite de passage pour beaucoup de jeunes garçons — c’est précisément ce qui rend le mensonge du père crédible aux yeux de son fils. Transposer ce décor à la France d’aujourd’hui n’aurait aucun sens : le cadre juridique, la formation et le contrôle n’ont rien de commun. En France, les accidents de chasse relèvent d’un dispositif partagé entre l’Office français de la biodiversité et la fédération de chasseurs de chaque département, et voici ce que nous avons pu en établir à la source.

Le cadre français, vérifié à la source
Un examen d’État
L’Office français de la biodiversité organise pour le compte de l’État l’examen et la délivrance du permis de chasser, et veille à la connaissance des mesures de sécurité « afin de prévenir les accidents ». Environ un million de personnes valident leur permis chaque année.
L’angle des 30 degrés
L’OFB publie une fiche « Chasser en toute sécurité » dont un volet porte sur le respect de l’angle des 30 degrés lors de la chasse à tir au grand gibier, en action collective.
Un plan de janvier 2023
La réponse ministérielle que la Fédération Nationale des Chasseurs reproduit sur sa page « Sécurité à la chasse » décrit un plan publié en janvier 2023, « comprenant quatorze mesures distinctes » et reposant sur « trois axes » : formation, règles de sécurité en action, information des autres usagers de la nature.
Deux leviers déjà en vigueur
La même réponse cite la formation décennale à la sécurité, mise en œuvre par les fédérations départementales, et un décret sanctionnant l’ivresse manifeste à la chasse d’une contravention de cinquième classe.

Ce maillage est départemental : une structure par département, à l’exception de l’entité interdépartementale d’Île-de-France, et quatre implantations pour l’outre-mer. C’est à ce niveau que se prennent les décisions qui changent la vie d’un pratiquant, et c’est là qu’il faut se renseigner. Au-dessus, la Fédération Nationale des Chasseurs, immatriculée au registre national des entreprises sous le SIREN 439 220 153, porte la parole du réseau et publie une rubrique dédiée à la sécurité. Pour les enseignements tirés d’un drame précis, nous renvoyons à notre retour sur les leçons d’un accident de chasse survenu en 2021.

À lire Accident de chasse : Quelles sont les mesures de sécurité à respecter ?

Ce que nous n’avons pas pu vérifier
Cet article ne publie aucun décompte d’accidents de chasse, et c’est délibéré. Nous avons cherché un bilan annuel chiffré sur le site de l’Office français de la biodiversité en parcourant son plan de site, soit 2 667 adresses : aucune page de bilan des accidents de chasse n’y figure, alors que le mot « bilan » y ressort sur une dizaine d’autres sujets. La donnée existe peut-être ailleurs ; nous ne l’avons pas lue, et nous préférons l’écrire plutôt que d’avancer un ordre de grandeur.

Les révélations tragiques et leurs impacts

Dans le livre, la révélation ne referme rien. Le fils n’hérite pas seulement d’une vérité : il hérite d’une faute qui n’est pas la sienne et d’un rapport neuf à un père qu’il croyait connaître. Le récit suit cette recomposition sur des années, et c’est ce déplacement du temps — de l’événement vers ses conséquences — qui en fait autre chose qu’un roman noir.

Le second fil de l’ouvrage est celui de la lecture. Privé de la vue, le père se tourne vers la littérature et en fait le matériau de sa reconstruction ; le dessin de Landis Blair bascule alors vers des registres empruntés à l’imaginaire médiéval. C’est cette greffe, entre le fait divers américain et le grand texte classique, que la critique a le plus souvent relevée.

Vidéo « BD L’accident de chasse », chaîne Le Racontoir, celle d’une médiathèque municipale : aucun lien commercial déclaré, aucune boutique, aucun partenariat avec l’éditeur ni avec 27BCA.

Un récit inspiré par une histoire vraie #

L’ouvrage est présenté par ses auteurs comme tiré d’une histoire vraie : son sous-titre américain l’annonce sans détour, A True Story of Crime and Poetry. L’édition originale paraît le 19 septembre 2017 à New York chez First Second ; la traduction française de Julie Sibony suit trois ans plus tard chez Sonatine. Par respect des personnes réelles que cette affaire judiciaire met en cause, nous ne reprenons ici ni leurs noms ni le détail de la procédure : ils figurent dans le livre, qui est leur cadre légitime.

Aspects Détails
Ouvrage L’Accident de chasse
Titre original The Hunting Accident: A True Story of Crime and Poetry (First Second, New York, paru le 19 septembre 2017)
Scénario David L. Carlson
Dessin Landis Blair
Traduction Julie Sibony, de l’anglais (États-Unis)
Éditeur Sonatine éditions (Paris)
Date de parution 27 août 2020
Pagination Volume non paginé, estimé à environ 472 pages au catalogue de la BnF
ISBN 978-2-355-84781-3
Récompenses Fauve d’or, festival d’Angoulême 2021 · Prix Ouest-France Quai des Bulles 2020 · Grand prix des lectrices de Elle, catégorie document, 2021

Le chiffre de pagination mérite une précision, parce que l’ouvrage n’est tout simplement pas paginé : la Bibliothèque nationale de France décrit un « volume non paginé » et se borne à estimer son étendue à environ 472 pages. C’est aussi la valeur que publient la fiche de l’éditeur, Google Livres, leslibraires.fr et le compte rendu de franceinfo ; une autre fiche de libraire annonce 437 pages, et la critique de Publishers Weekly attribue 464 pages à l’édition américaine de 2017. Nous publions l’éventail plutôt que d’arbitrer entre des catalogueurs.

À lire Accidents de chasse : bilan et évolution en 20 ans (saisons 2020-2021 et 2021-2022)

Réception critique et impact culturel #

C’est le point que la version précédente de cet article laissait entièrement de côté : L’Accident de chasse est un album primé, et pas modestement. Il a reçu le Fauve d’or du festival international de la bande dessinée d’Angoulême, c’est-à-dire le prix du meilleur album de l’année, annoncé le 29 janvier 2021, après le prix Ouest-France Quai des Bulles en 2020, puis le grand prix des lectrices de Elle dans la catégorie document en 2021. Les notices de la fiche lecteurs de Babelio et de la base bibliographique BD Gest en tiennent le compte.

À retenir
1
Le titre est un mensonge de personnage : il n’y a pas d’accident de chasse dans ce livre.
2
Scénario David L. Carlson, dessin Landis Blair, traduction Julie Sibony, Sonatine, août 2020.
3
Fauve d’or d’Angoulême 2021 : le prix du meilleur album de l’année.
4
Édition originale américaine en 2017 chez First Second, sous le titre The Hunting Accident.
5
Le cadre français de la sécurité à la chasse est sans rapport avec l’intrigue : ne pas confondre les deux.

Au-delà du palmarès, ce qui a frappé les lecteurs tient à la forme : près de cinq cents pages de hachures, un rythme de roman plutôt que d’album, et un sujet — la transmission d’une faute d’une génération à l’autre — que la bande dessinée aborde rarement de front. C’est ce qui explique qu’un livre d’origine américaine, sans personnage connu ni promesse spectaculaire, se soit imposé sur le marché francophone.

Les leçons à tirer

  • Un titre peut désigner exactement le contraire de ce qu’il annonce : ici, l’accident de chasse est l’alibi, pas l’événement.
  • Une distinction majeure se vérifie : le Fauve d’or figure au palmarès officiel du festival d’Angoulême, pas seulement dans les argumentaires d’éditeur.
  • Un récit tiré d’une affaire réelle n’oblige pas à republier l’identité des personnes concernées.

Reste la question que ce livre pose à un lecteur de ce site : que vient faire une bande dessinée américaine sur une page consacrée à la chasse ? La réponse honnête est qu’elle y vient par son titre, et qu’elle en repart par son sujet. C’est une bonne raison de la lire, et une mauvaise raison d’y chercher quoi que ce soit sur la sécurité en battue.

Questions fréquentes sur « L’Accident de chasse » #

Le livre raconte-t-il un vrai accident de chasse ?
Non. L’accident de chasse est la version que le père donne de sa cécité ; le résumé publié par l’éditeur indique que la cause réelle est un vol à main armée qu’il avait commis des années plus tôt. Le titre est donc un mensonge de personnage, pas un fait.
Quels prix cet album a-t-il reçus ?
Le Fauve d’or du festival d’Angoulême en 2021, le prix Ouest-France Quai des Bulles en 2020, et le grand prix des lectrices de Elle en catégorie document en 2021.
Combien de pages compte-t-il exactement ?
Il n’est pas paginé. La BnF en estime l’étendue à environ 472 pages, valeur que reprennent l’éditeur, Google Livres et plusieurs libraires ; une fiche de libraire annonce 437 pages et Publishers Weekly en attribue 464 à l’édition américaine. Aucun de ces chiffres n’est un folio imprimé.
Pourquoi les noms des personnes réelles ne sont-ils pas cités ici ?
Parce que cette histoire est une affaire judiciaire qui met en cause des personnes identifiables, dont une a été condamnée. Le livre et son éditeur assument de les nommer, c’est leur droit et leur travail ; une notice de lecture n’a pas besoin de le refaire pour rendre compte de l’ouvrage.
Ce livre apprend-il quelque chose sur la sécurité à la chasse ?
Non, et il ne le prétend pas. Pour le cadre français, les références utiles sont l’examen du permis de chasser organisé par l’OFB, la fiche « Chasser en toute sécurité » du même organisme, et la rubrique sécurité de la Fédération Nationale des Chasseurs.
Cette vidéo ne parle pas du livre, et nous devons deux précisions au lecteur. Il s’agit d’un extrait de plateau télévisé diffusé sur CNEWS le 21 février 2022, au lendemain d’un accident de chasse mortel survenu dans le Cantal : une randonneuse a été tuée par un tir lors d’une battue. C’est un fait divers réel, sans aucun rapport avec le roman graphique. Seconde précision : la chaîne qui rediffuse cet extrait, Feliew Chasse, est celle d’un vendeur — elle renvoie vers une boutique d’équipement de chasse et diffuse des codes de réduction pour un service d’abonnement. Cet embed était présent sur cette page avant sa mise à jour et nous le conservons en l’état, mais 27BCA n’a aucun lien avec ce commerce et n’en tire aucune rémunération.

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