Sur un site qui parle de battues et de sécurité, le mot accident de chasse renvoie d’ordinaire à un drame réel, à un angle de tir mal maîtrisé, à un arrêté préfectoral. Ici, il désigne autre chose : le titre d’un roman graphique américain traduit en français, où un « accident de chasse » n’est que le mensonge par lequel un père explique sa cécité à son fils. L’œuvre s’appelle L’Accident de chasse, elle est signée David L. Carlson au scénario et Landis Blair au dessin, et elle a reçu en 2021 le Fauve d’or du festival d’Angoulême, c’est-à-dire le prix du meilleur album de l’année.
Plan de l'article
L’héritage de la tragédie dans « L’Accident de chasse » #
La trame se déroule à Chicago, en 1959, dans le résumé que l’éditeur français publie lui-même en quatrième de couverture. Un adolescent vient de perdre sa mère et doit emménager chez son père, aveugle. Pour l’enfant, l’histoire est limpide : son père a perdu la vue à la suite d’un accident de chasse, comme il le lui a toujours raconté. Le jour où un policier sonne à leur porte, le père choisit de révéler la part immergée de son passé, et la véritable raison de sa cécité : un vol à main armée qu’il a commis des années plus tôt.
Le roman graphique ne se contente pas de narrer les faits ; il travaille la culpabilité, le mensonge protecteur et la possibilité d’une rédemption. La révélation retourne la perception que le fils avait de son père, et l’oblige à reconsidérer ce qu’il croyait être son propre héritage. C’est cette bascule, et non le fait divers qui la précède, qui constitue le sujet du livre.
À lire Quand la chasse tourne au drame : que faire en cas d’accident de chasse ?
Le secret, un poids insupportable
Le poids du secret familial est le fil conducteur de l’œuvre. Le père fait face à un dilemme qui n’a pas de bonne issue : continuer à mentir pour épargner son fils, ou dire la vérité et lui transmettre sa culpabilité avec. Landis Blair traduit ce dilemme par le dessin plutôt que par le commentaire. Ses planches sont essentiellement en noir et blanc — la notice de l’édition originale signale quelques passages en couleur — et construites sur un hachurage dense qui donne aux visages et aux décors leur texture.
- Les traits anguleux des visages portent la tension des personnages.
- Les aplats d’ombre servent de matière au récit plutôt que de décor.
- Les espaces vides installent l’isolement des deux personnages.
Autrement dit, L’Accident de chasse pose une question qui déborde largement son intrigue : la vérité vaut-elle toujours mieux que l’ignorance, quand elle se paie d’une vie entière de reconstruction ? Le livre ne tranche pas, et c’est ce refus de conclure qui lui a valu l’essentiel des éloges critiques.
La dimension historique et sociale de la chasse #
Le livre se passe aux États-Unis, à une époque où la chasse tenait lieu de rite de passage pour beaucoup de jeunes garçons — c’est précisément ce qui rend le mensonge du père crédible aux yeux de son fils. Transposer ce décor à la France d’aujourd’hui n’aurait aucun sens : le cadre juridique, la formation et le contrôle n’ont rien de commun. En France, les accidents de chasse relèvent d’un dispositif partagé entre l’Office français de la biodiversité et la fédération de chasseurs de chaque département, et voici ce que nous avons pu en établir à la source.
Ce maillage est départemental : une structure par département, à l’exception de l’entité interdépartementale d’Île-de-France, et quatre implantations pour l’outre-mer. C’est à ce niveau que se prennent les décisions qui changent la vie d’un pratiquant, et c’est là qu’il faut se renseigner. Au-dessus, la Fédération Nationale des Chasseurs, immatriculée au registre national des entreprises sous le SIREN 439 220 153, porte la parole du réseau et publie une rubrique dédiée à la sécurité. Pour les enseignements tirés d’un drame précis, nous renvoyons à notre retour sur les leçons d’un accident de chasse survenu en 2021.
À lire Accident de chasse : Quelles sont les mesures de sécurité à respecter ?
Les révélations tragiques et leurs impacts
Dans le livre, la révélation ne referme rien. Le fils n’hérite pas seulement d’une vérité : il hérite d’une faute qui n’est pas la sienne et d’un rapport neuf à un père qu’il croyait connaître. Le récit suit cette recomposition sur des années, et c’est ce déplacement du temps — de l’événement vers ses conséquences — qui en fait autre chose qu’un roman noir.
Le second fil de l’ouvrage est celui de la lecture. Privé de la vue, le père se tourne vers la littérature et en fait le matériau de sa reconstruction ; le dessin de Landis Blair bascule alors vers des registres empruntés à l’imaginaire médiéval. C’est cette greffe, entre le fait divers américain et le grand texte classique, que la critique a le plus souvent relevée.
Un récit inspiré par une histoire vraie #
L’ouvrage est présenté par ses auteurs comme tiré d’une histoire vraie : son sous-titre américain l’annonce sans détour, A True Story of Crime and Poetry. L’édition originale paraît le 19 septembre 2017 à New York chez First Second ; la traduction française de Julie Sibony suit trois ans plus tard chez Sonatine. Par respect des personnes réelles que cette affaire judiciaire met en cause, nous ne reprenons ici ni leurs noms ni le détail de la procédure : ils figurent dans le livre, qui est leur cadre légitime.
Aspects
Détails
Ouvrage
L’Accident de chasse
Titre original
The Hunting Accident: A True Story of Crime and Poetry (First Second, New York, paru le 19 septembre 2017)
Scénario
David L. Carlson
Dessin
Landis Blair
Traduction
Julie Sibony, de l’anglais (États-Unis)
Éditeur
Sonatine éditions (Paris)
Date de parution
27 août 2020
Pagination
Volume non paginé, estimé à environ 472 pages au catalogue de la BnF
ISBN
978-2-355-84781-3
Récompenses
Fauve d’or, festival d’Angoulême 2021 · Prix Ouest-France Quai des Bulles 2020 · Grand prix des lectrices de Elle, catégorie document, 2021
Le chiffre de pagination mérite une précision, parce que l’ouvrage n’est tout simplement pas paginé : la Bibliothèque nationale de France décrit un « volume non paginé » et se borne à estimer son étendue à environ 472 pages. C’est aussi la valeur que publient la fiche de l’éditeur, Google Livres, leslibraires.fr et le compte rendu de franceinfo ; une autre fiche de libraire annonce 437 pages, et la critique de Publishers Weekly attribue 464 pages à l’édition américaine de 2017. Nous publions l’éventail plutôt que d’arbitrer entre des catalogueurs.
À lire Accidents de chasse : bilan et évolution en 20 ans (saisons 2020-2021 et 2021-2022)
Réception critique et impact culturel #
C’est le point que la version précédente de cet article laissait entièrement de côté : L’Accident de chasse est un album primé, et pas modestement. Il a reçu le Fauve d’or du festival international de la bande dessinée d’Angoulême, c’est-à-dire le prix du meilleur album de l’année, annoncé le 29 janvier 2021, après le prix Ouest-France Quai des Bulles en 2020, puis le grand prix des lectrices de Elle dans la catégorie document en 2021. Les notices de la fiche lecteurs de Babelio et de la base bibliographique BD Gest en tiennent le compte.
Au-delà du palmarès, ce qui a frappé les lecteurs tient à la forme : près de cinq cents pages de hachures, un rythme de roman plutôt que d’album, et un sujet — la transmission d’une faute d’une génération à l’autre — que la bande dessinée aborde rarement de front. C’est ce qui explique qu’un livre d’origine américaine, sans personnage connu ni promesse spectaculaire, se soit imposé sur le marché francophone.
Les leçons à tirer
- Un titre peut désigner exactement le contraire de ce qu’il annonce : ici, l’accident de chasse est l’alibi, pas l’événement.
- Une distinction majeure se vérifie : le Fauve d’or figure au palmarès officiel du festival d’Angoulême, pas seulement dans les argumentaires d’éditeur.
- Un récit tiré d’une affaire réelle n’oblige pas à republier l’identité des personnes concernées.
Reste la question que ce livre pose à un lecteur de ce site : que vient faire une bande dessinée américaine sur une page consacrée à la chasse ? La réponse honnête est qu’elle y vient par son titre, et qu’elle en repart par son sujet. C’est une bonne raison de la lire, et une mauvaise raison d’y chercher quoi que ce soit sur la sécurité en battue.

